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POLEMIQUE A L'HOTEL DE VILLE

Né sur les décombres d’un quartier dévasté, l’hôtel de ville de Rotterdam demeure paradoxalement un des rares rescapés du terrible bombardement de 1940. Fièrement dressé sur les bords du Coolsingel, le bâtiment municipal expose son style Beaux-Arts depuis 1920. Une pérennité chanceuse qui ne peut faire oublier sa naissance délicate et mouvementée.

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 La tour de l'hôtel de ville en construction 1916-1917

Nouvelle ville, nouvel hôtel

A l’aube du XXème siècle, Rotterdam n’est plus ce qu’elle était. Forte d’un nouveau canal la reliant à la mer, le Nieuwe Waterweg, la ville se fait plus port que jamais. L’activité y est intense, tout autant que les besoins de main d'œuvre. Les bateaux débarquent leurs marchandises, les campagnes leurs travailleurs. Rotterdam croît de toutes parts. Richesses et habitants s’accumulent, rarement au même endroit mais, en tout cas, on s’y sent à l’étroit. Et la municipalité n’est pas la dernière à réclamer de la place. 

Jusque-là, elle est installée dans le séculaire hôtel de ville, entre la Hoogstraat et le Kaasmarkt. La bâtisse accueille les édiles depuis le XVIème siècle. Régulièrement transformée et rénovée, elle arbore avec fierté une impressionnante façade néoclassique. Mais derrière le lustre architectural, c’est fruste. Pièces exiguës, couloirs sombres et cages d'escaliers lugubres rendent la vie municipale bien terne. 

La mairie voit plus grand, à l’image de sa population qui est passée de 72 000 en 1838 à 379 000 en 1905 ! Elle voit plus grand et plus prestigieux. Le maire, Alfred Rudolph Zimmerman, rêve d’une ville moderne, percée de grands boulevards élégants, prête à accueillir les richesses du monde entier… dans un tout nouvel hôtel de ville évidemment !

Celui-ci devra offrir grâce et espace. On l’imagine naturellement au bord d’une large avenue, au cœur d’un beau quartier. Pour le maire, l’emplacement est tout trouvé : il installera la nouvelle maison communale au bord du canal Coolvest, dès qu’il l’aura comblé, au beau milieu du quartier de la Zandstraat, aussitôt qu’il l’aura rasé…

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L'ancien hôtel de ville au XVIIème siècle

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L'ancien hôtel de ville en 1780

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L'ancien hôtel de ville en 1938

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L'ancien hôtel de ville en 1901 

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L'ancien hôtel de ville après le bombardement du 14 mai 1940

Expropriations pas très propres

Autant le dire tout de suite, Alfred Rudolph Zimmerman est un homme radical. Libéral dans ses idées, certes, mais radical dans leur exécution. Élu à 37 ans à la tête de Rotterdam, il exécute son mandat avec autorité, notamment sur toutes les questions d’aménagement, au premier rang desquelles celui du nouvel hôtel de ville. Les propositions d’agrandissement de l’ancienne maison communale ou d’utilisation de terrains disponibles ne le font pas douter un seul instant. Il persiste, insiste et obtient le vote du conseil municipal pour son projet qui dépasse largement la simple construction d’un nouvel hôtel de ville.

Il faut ainsi combler le Coolvest. Le canal deviendra boulevard. Doté d’un nouveau nom, le Coolsingel, il percera la ville en laissant s’épanouir de jolis bâtiments de part et d’autres de ses trottoirs. 

Cette première partie du chantier peut déjà paraître à juste titre conséquente mais il en est une autre de taille : supprimer le “Polder”. Ce surnom décrit tout un quartier, celui de la Zandstraat, qui n’a plus sa place dans le Rotterdam imaginé par le maire. L’endroit souffre d’une pauvreté crasse. Un entrelacs de ruelles sordides dessert des maisons sans âge où survivent des familles d’ouvriers au côté d’une communauté juive tout aussi désargentée. 

La nuit, le quartier change d’atmosphère et se fait encore plus bouillonnant. Les pubs, cabarets, théâtres, maisons closes et dancing ouvrent leurs portes à une communauté cosmopolite venue parfois de très loin. Nombreux à faire escale au port, les marins connaissent les lieux. Ils y croisent des promeneurs, des monte-en-l’air et des artistes dans une ambiance aussi festive que dangereuse. 

Une enquête menée par un journaliste et un des conseillers municipaux de ce début XXème siècle parle d’un “foyer de pauvreté, de saleté et de débauche”. La plupart des logements qu’ils ont visités ne comportent qu’une seule pièce pour toute une famille. Pour eux aussi, la meilleure solution consiste à tout raser. A condition, toutefois, de construire suffisamment de logements sociaux pour accueillir les expropriés. Leur proposition est rejetée !

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En plein coeur du quartier de la Zandstraat avant qu'il ne soit rasé...

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Avis de décès

En homme d’action inflexible, le maire de Rotterdam fait donc approuver la destruction de tout un quartier par le conseil municipal, sans rien prévoir pour les habitants de ce quartier. Votée en 1909, la décision communale s’applique le 1er janvier 1911. Ce matin-là, habitants et commerçants sont tout simplement expropriés et expulsés de leurs échoppes et maisons.

Sept cents logements et cent cinquante bâtiments commerciaux sont promis à la destruction. Plus de deux milles personnes se voient ainsi privées de leur logement et de leur travail sans aucune indemnisation et aucun relogement !

Etonnement, les choses se font sans heurt. Les gens du quartier se sont contentent de célébrer ensemble la fin de l’année, juste avant l’expulsion, et d’éditer un ironique “avis de décès” de leur quartier. 

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Le "Polder" en pleine démolition

Beaux-Arts boudés

Finalement, peu de voix s’élevèrent contre cette expropriation massive. Le choix de l’architecte et du projet architectural du nouvel hôtel de ville fit davantage de bruit. 

Là encore, le maire fit preuve de sa détermination coutumière. Dès le début du projet, il mise sur l’architecte Henri Evers. Mais quand ce dernier présente son projet aux conseillers municipaux, il récolte peu de suffrages. Le maire doit alors lancer un concours dont il préside le jury. Sept architectes sont invités à présenter leurs projets. Henri Evers en fait partie. Mais pas Berlage, l’architecte moderne le plus en vogue du moment…

Les protestations sont nombreuses face à ce choix mais le maire essuie les critiques d’un revers de main et force celle du jury à choisir le projet soutenu par Evers ! Finalement approuvé par le conseil municipal, l’hôtel de ville d’Evers n’en a pas fini avec les critiques.
Au-delà du mode de désignation, on souffle contre le style Beaux-Arts choisi. On le considère passéiste, inadapté au visage moderne que l’on veut donner de la ville. On en parle dans la presse, dans la rue et dans la bonne société de Rotterdam. La polémique dure pendant près de deux ans. Mais le 15 juillet 1945, la reine Wilhelmina clôt le débat en venant poser la première pierre du bâtiment. 

La reine Wilhelmine pose la première pierre du nouvel hôtel de ville sur le Coolsingel le

La reine Wilhelmine pose la première pierre du nouvel hôtel de ville sur le Coolsingel le 15 juillet 1915.

Illustrations :  Stadsarchief Rotterdam

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