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LE NAUFRAGE SOMBRE DANS LE CARNAGE

La croisière ne s’amuse pas toujours… Sur le Batavia, on ne parle même plus de galère mais bien de drame dont le premier acte s’ouvre le 28 octobre 1628 sur l’île de Texel en Hollande.

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Planche de la BD "1629, ou l'effrayante histoire des naufragés de Jakarta" de Xavier Dorison et Thimothée Montaigne

Des mois amers

Achevé quelques semaines auparavant, le Batavia vogue pour la première fois de son existence. Plus de trois cents passagers, dont une vingtaine de femmes, ont embarqué ce 28 octobre 1628 pour un voyage inaugural en direction de Batavia (aujourd’hui Jakarta), la perle des colonies néerlandaises, . 

Le périple qui les attend n’a rien d’anodin. La navigation vers les Indes s’étale sur de (très) longs mois coupés d'une unique escale au Cap. Autant de mois où l'on partage un espace pour le moins réduit. Le Batavia a beau être considéré alors comme un navire de belle taille avec ses 56 mètres de long, on peut vite s’y sentir à l’étroit.

Plus de trois cents personnes s’y entassent de fait dans une promiscuité folle. 

Cette population s’agglutine sur le pont, les entreponts et le gaillard d’avant. Dans le “château” arrière, la “noblesse” du bateau profite de davantage d’espace et de confort, notamment sanitaire, sans toutefois baigner dans le luxe. Ailleurs, on s’installe où on peut, notamment dans les entreponts à l’abri des embruns mais pas des parfums puissants de l’eau saumâtre, des vivres pourrissantes, de la crasse et des déjections de rats.

Pour se soulager, la foule se partage quatre latrines, dont deux exposées aux vents, à même le pont supérieur.

A bord, finalement, on survit plus qu’on ne vit, priant pour échapper au scorbut qui allège régulièrement la liste des passagers.

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Réplique moderne du Batavia, Museum Batavialand

Des marins pas marrants

La vie des quelques élus du gaillard d’arrière n’est pas non plus un long fleuve tranquille. 

La constante promiscuité pèse sur l’ambiance, plombée d’autant par la présence de deux hommes, que tout oppose. D’un côté, Francisco Pelsaert, ancien représentant de la VOC (la Compagnie des Indes orientales néerlandaises) à la cour du Grand Moghol à Agra, dirige le bateau en tant que subrécargue. A ses ordres, le patron ! Un marin chargé des questions nautiques qui reste, paradoxalement, sous le commandement d’un terrien.

Ce patron, Ariaen Jacobsz, est un homme d’expérience mais qui aime trop le gin. Son penchant pour la boisson lui a d'ailleurs déjà valu un reproche public de ses supérieurs quelques mois plus tôt après qu’il eut agressé… Francisco Pelsaert. Autant dire que le subrécargue, d'emblée, ce n’est pas sa tasse de thé. Et ce dernier le lui rend bien en méprisant cet ivrogne, trop paillard et mal éduqué à son goût.

Les deux hommes s’entendent néanmoins sur une chose : Lucretia Van der Mijlen est la plus belle des passagères ! A 27 ans, endeuillée par la perte de ses trois premiers enfants, la jeune femme part rejoindre son mari en poste aux Indes. Et Francisco comme Ariaen prendraient volontiers la place de l’époux. 

Un autre larron lorgne sur Lucretia. Jeronimus Cornelisz, l’assistant du subrécargue. Cet ancien apothicaire a rejoint in extremis l’expédition, ravi de quitter la Hollande où ses errements religieux, et quelques affaires louches, l’avaient mis dans le viseur de la justice. 

Au centre de toutes les attentions, Lucretia décline néanmoins chaque proposition. Francisco accepte le mauvais sort mais Ariaen décide d’en faire un à cette coincée. Il séduit alors sa servante, Zwaantie, et l'encourage à sans cesse défier l’autorité de sa maîtresse.

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La route empruntée par Le Batavia depuis l'île de Texel, en Hollande, jusqu'au large des côtes australiennes.

Des élans mutins

La pièce aurait pu tourner au vaudeville mais elle se transforme vite en série noire. Après l’escale au Cap, Cornelisz se rapproche du patron. Il lui propose de s’emparer du navire et d’aller vendre aux concurrents portugais ou anglais la formidable cargaison du Batavia. Douze coffres bourrés de pièces et de lingots d’argent, des perles et des joyaux alourdissent ses entrailles. Largement de quoi s’assurer la bonne fortune ! Le seul obstacle, c’est le subrécargue. 

Alors un mois plus tard, après avoir gagné quelques marins à leur cause, Cornelisz et Jacobsz les envoient tourmenter Lucretia. Non content de se venger des rebuffades de la belle, les deux hommes espèrent, à travers cette vile agression, provoquer la colère passionnée de Pelsaert et le forcer à réprimer l'outrage dans l’excès. Ils auraient alors beau jeu de motiver l’équipage à désobéir à ce subrécargue abusivement autoritaire. 

Mais le stratagème échoue. Pelsaert découvre vite les coupables mais il pressent un tout autre danger. Il décide d'attendre le retour à terre, en sécurité, pour lancer la répression. 

Le voyage se poursuit dans une atmosphère de plus en plus délétère. Mais heureusement, sept mois après le départ, la destination finale se rapproche. Les vents sont favorables. Le Batavia file sur l’océan Indien de jour comme de nuit. 

Début juin, la lune éclaire sa route nocturne. Aux dernières heures du 3 juin, la vigie, surprise, signale des hauts fonds. Jacobsz n’en tient pas compte. Il est persuadé de croiser à plus de 600 miles des côtes, loin de tels dangers. La vigie n’aura vu que le reflet de la lune sur quelques vagues. Erreur !

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Planche de la BD "1629, ou l'effrayante histoire des naufragés de Jakarta", Xavier Dorison et Thimothée Montaigne

Le Cimetière du Batavia

En réalité, le Batavia a largement dévié de sa route. Il s’est rapproché à moins de 40 miles des côtes australiennes et file droit vers un archipel entouré de récifs acérés. Lancé à pleine vitesse, le bateau s’y empale violemment.

L’équipage tente l’impossible pour le dégager. On allège le bateau en jetant ses quarante canons par dessus-bord. Puis toute sa précieuse marchandise. On va jusqu'à couper le grand mât. Mais rien n’y fait. Le Batavia est définitivement prisonnier du récif et ses occupants perdus loin de tout et de tous. 

Au XVIIème siècle, aucun équipement de sauvetage n’existe. Le navire dispose en tout et pour tout d’un grand canot et d’une petite yole qui peuvent à peine transporter cinquante personnes, soit moins d’un sixième des effectifs. La situation semble désespérée.

Mais, dans leur malheur, les passagers du Batavia découvrent, à l’aube, que des îlots dépassent de l’eau non loin de leur position. On organise alors des va-et-vient pour débarquer la plus grande partie des naufragés sur l’un d’eux qui prendra ensuite le nom de Cimetière du Batavia (auj. Beacon Island).

Près de deux cent personnes sont larguées sur ce “triangle aride et gris, au sol de corail pulvérisé, sur lequel s'accrochent des buissons secs et tordus que les bourrasques incessantes ont forcés à ramper à ras de terre. L'île, qui est à peu près plate, mesure environ 450 mètres dans sa plus grande longueur, sur quelque 250 mètres de large ; on en fait le tour en moins de cinq minutes”*. 

Soixante-dix personnes sont restées sur le Batavia. La carcasse éventrée du bateau leur paraît plus sûre que les presque îles choisies par leurs collègues. Jeronimus Cornelisz fait partie de ce groupe qui restera à bord jusqu’à la dislocation totale du Batavia par la houle incessante.

Il parviendra néanmoins, par miracle, et pour le plus grand malheur des autres survivants, à être rejeté sur la plage du Cimetière du Batavia.

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Planche extraite du livre "Le naufrage du Batavia" écrit par Francisco Pelsaert lui-même, en 1647.

Bouger, éliminer

Pelsaert et le patron observent les événements depuis un autre îlot où ils ont mis de côté le canot et la yole. Pelsaert sait devoir tenter l’impossible s’il veut donner une chance de survie à tous les rescapés. Il fait donc charger le grand canot de vivres et d’eau. Une quarantaine de personnes vont l'accompagner, dont Jacobsz que Pelsaert ne veut pas perdre de vue. Zwaantie, la servante de Lucrecia, réussit elle aussi à embarquer. Et tous lèvent l’ancre en secret avec le maigre espoir de rejoindre Bali, distant de plus de 2 500 km, à bord de ce frêle esquif.

Sur l’autre île, la fuite du subrécargue, du patron et des quelques autres rescapés abaisse encore davantage le moral des troupes. Jeronimus, qui reste le plus haut gradé de tous, avec son aplomb et son charisme, se transforme naturellement en leader. Il parvient rapidement à redonner foi aux naufragés et à organiser leur survie. 

Toutefois, son aide est aussi précieuse que ses intentions malhonnêtes. Discrètement, il reprend en main ses aspirants mutins, en recrute d’autres, confisque les armes ainsi que les radeaux que les charpentiers survivants bricolent avec les restes de l’épave du Batavia.

Pour éloigner les personnes trop honnêtes à son goût, il déplace une partie des rescapés sur le bout de terre occupé par Pelsaert et les autres avant leur départ, rebaptisé depuis l’île aux traitres. Un autre groupe est envoyé sur l’île des Phoques, un peu plus loin. 

Jeronimus espère se débarrasser des soldats encore loyaux à la VOC de la même manière. Il les envoie explorer deux îles plus lointaines encore. Une vingtaine d’hommes commandés par Wiebbe Hayes sont ainsi chargés de découvrir de l’eau. Ils n’auront alors qu’à allumer un feu pour signaler leur découverte et on viendrait aussitôt les rejoindre pour coloniser ces îles.

Mais Jeronimus n’y croit pas. Il est persuadé que les soldats n'y trouveront que la mort. Tout comme les autres rescapés envoyés sur les autres îles. Et ces morts lui vont bien !

Naufrage du Batavia, planche 3, d'après l'impression originale de gravure sur bois, F. Pel

Échauffourée entre rescapés (Le naufrage du Batavia, 1647, F. Pelsaert) 

La barrière de morale

Trois semaines passent. Jeronimus resserre son étreinte sur son île lorsque l’improbable se produit. Des signaux de fumée s'élèvent au loin. Hayes et ses hommes ont survécu ! Et ils ont trouvé de l’eau potable. Aussitôt, quelques rescapés sautent sur des radeaux de fortune pour rejoindre ce nouvel eldorado. 

Contrarié dans ses plans, Jeronimus abat ses cartes. Il donne l’ordre à ses hommes de couper la route aux candidats à l’exil et de les abattre. Hommes, femmes et enfants sont systématiquement massacrés. Le reste des rescapés massés sur la plage assistent au carnage, impuissants. 

Jeronimus vient de briser ses dernières barrières morales. Bien que les effectifs des rescapés diminuent à grandes vitesses, il veut encore en accélérer la chute. Il ordonne bientôt l’égorgement des malades et des invalides. Deux tiers des femmes sont liquidées. Les survivantes sont données en pâture à ses hommes. Jeronimus se réserve la pauvre Lucretia. 

A la mi-juillet, Jeronimus tente de supprimer les derniers habitants de l’île aux Phoques. Ses mercenaires faillissent à la tâche. Quelques hommes parviennent à s’échapper et à rejoindre Hayes. Certains rescapés du Cimetière du Batavia réussissent eux-aussi à fausser compagnie à Jeronimus. Face à ces fuites et à la menace que représentent ces "opposants", Jeronimus décide de passer à l’attaque.

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L'arrivée des secours. Échauffourée entre rescapés (Le naufrage du Batavia, 1647, F. Pelsaert) 

De retour de Java

Deux tentatives de débarquement ont lieu en août. Toutes deux sont repoussées. Pour la troisième tentative, Jeronimus prend les choses en main en se portant à la tête de ses troupes. C’est une débâcle ! Jeronimus est fait prisonnier, ses opposants fracassent le crâne de ses lieutenants et seuls quelques membres épars de sa bande parviennent à repartir au Cimetière du Batavia

Ils reviennent toutefois dès le 17 septembre, dans l’espoir de libérer leur chef. Ils parviennent à prendre pied et font bon usage de leurs dernières munitions. Les balles de mousquet font mouche. Les soldats tombent. La résistance faiblit quand, en un ultime rebondissement, une voile apparaît à l’horizon. La VOC est de retour et Francisco Pelsaert avec elle ! 

Le subrécargue a finalement réussi à atteindre Java après un mois de dure navigation. Sur place, si Jacobsz a été vivement remercié pour ses mauvais services par un séjour très longue durée dans les prisons javanaises, Pelsaert s’est vu confier la mission de sauvetage… du trésor du Batavia. Et accessoirement celui des rescapés.

Des rescapés qui vont devoir encore attendre près de deux mois avant de quitter leurs îles de malheur. Attendre que le subrécargue juge Jeronimus et ses complices. Six peines de mort sont prononcées. En tant que meneur, Cornelisz aura les deux mains tranchées avant de monter au gibet.

Il faut encore patienter et laisser les plongeurs récupérer dans les récifs les richesses éparpillées du Batavia. Mais, enfin, le 15 novembre 1629, le navire de secours peut reprendre la mer ses cales chargés de neuf coffres débordant de monnaie d’argent et de soixante-dix survivants (sur plus de trois cent passagers au départ), dont seize criminels.

Le bateau marquera néanmoins une dernière petite halte en chemin. Paelsert permet à deux des criminels, qu’il estime moins coupable que les autres, d’échapper à une condamnation certaine à Java en les déposant sur la côte australienne. Débarqués sur une plage déserte, avec un peu d’eau, quelques vivres et un sac de pacotille, ces deux mauvais larrons restent, encore aujourd’hui, les premiers Européens à avoir posé le pied sur le continent australien.

 

*Extrait du livre de Simon Leys, “Les Naufragés du Batavia, anatomie d’un massacre”

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L'exécution de Jeronimus Cornelisz et de ses complices (Le naufrage du Batavia, 1647, F. Pelsaert) 

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Deux BD pour revivre l'épouvantable aventure du Batavia et de ses passagers : 

1629, ou l'effroyable histoire des naufragés du Jakarta, Xavier Dorison et Thimothée Montaigne, Glénat

Jeronimus, Christophe Dabitch & Jean-Denis Pendanx, Futuropolis

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