NE JAMAIS RENDRE LES ARBRES !
Déclaré “Paysage urbain protégé” depuis 2025, le Haagse Bos, la forêt de La Haye, est en réalité protégé depuis 1576 ! Un accord passé entre la Hollande, Guillaume d’Orange et les habitants de La Haye - l’Acte de Rédemption - garantit depuis 450 ans sa sauvegarde.

Voilà donc 450 ans que la forêt de La Haye reste de bois face aux bûcherons et aux promoteurs ! Le Haagse Bos sait qu’il n’a rien à craindre des uns comme des autres. Un document signé de la main de Guillaume d’Orange lui assure une protection à perpétuité. Un joli présent du Taciturne que La Haye aura pourtant dû payer au prix fort sans que son efficacité soit totale pour autant !


Guillaume d'Orange, en premier, face à Philippe II d'Espagne
Guerre et peste
En 1576, La Haye se remet doucement des blessures de la Guerre de Quatre-Vingt ans. Engagée aux côtés des autres provinces néerlandaises, la Hollande lutte depuis plusieurs années déjà contre l’Espagne de Philippe II pour obtenir sa liberté. Les villes de la province subissent toutes les foudres de la couronne espagnole.
La Haye, dépourvue de toute défense, s’est retrouvée occupée par les troupes espagnoles dans les premières années du conflit. Vivant sur le dos de l’habitant, réquisitionnant les maisons qu’elle vandalise, l’armée hispanique pille la ville. Quand elle se retire après l’échec du siège de Leyde, la situation ne s’améliore pas pour autant. Soldats néerlandais et mercenaires à la solde des rebelles sèment un désordre tout aussi destructeur.
Les habitants se font alors de plus en plus rares tandis que leurs maisons tombent en ruine. En 1575, la peste s’invite dans la danse en réduisant encore un peu plus les effectifs. Il faut attendre 1576, pour qu’enfin, on semble apercevoir le bout du tunnel.
Mais c’est précisément le moment que choisissent les Etats de Hollande pour annoncer un projet d’ampleur pour reconstituer son trésor de guerre : l’abattage et la vente de la précieuse forêt de La Haye !

Des chasseurs avec leurs chiens dans la forêt de la Haye, Jan de Beijer, 1750
Chèque en bois
L’affaire effraie les habitants survivants comme ceux revenus d’exil. “Cela ne devrait pas se produire car La Haye est une ville royale et princière, ainsi qu’une résidence. Le bois est le seul parc forestier restant de toute la Hollande qui doit être préservé et protégé”, écrivent alors les édiles de La Haye au Prince d’Orange, le chef de la rébellion.
Ce dernier ne reste pas insensible au désarroi des Haguenois. Généreux, il leur donne alors le droit de racheter leur propre forêt ! Intitulé Acte de Rédemption, dans le sens de rachat, le document assure de fait la préservation de la forêt mais à plusieurs conditions. Tout d’abord, les cloches de Grote Kerk qui avaient été fondues en canon ne seront pas restituées. Ensuite, les fonds prêtés pour la guerre d’indépendance ne seront jamais remboursés. Enfin, La Haye devait payer 1 000 florins aux Etats de Hollande !

Guillaume d'Orange dans le Haagse Bos,
Interdite à la vente ?
Cet Acte de Rédemption, qui fête en 2026 ses 450 ans, demeure valide encore aujourd’hui. Ce vieux document interdit toujours la vente de la forêt de La Haye. Ou c’est ce que l’on veut croire en tout cas car, en réalité, le texte ne dit pas exactement cela. La forêt ne peut être effectivement vendue pour abattage mais rien n’interdit de la céder pour d’autres raisons. Plus important encore, le document indique que l’accord ne vaut que si la forêt conserve la même utilisation dans le temps. Or, ce n’est plus le cas depuis longtemps !
Au XVIème siècle, la forêt de La Haye n’a qu’une seule destination : la chasse. Une activité particulièrement prisée par les classes dirigeantes, d’autant plus qu’elles sont les seules autorisées à la pratiquer.
En œuvrant pour la préservation de la forêt de La Haye, les administrateurs de La Haye ne défendent pas un lieu de promenade pour leurs concitoyens mais un cadre de vie idéal pour Guillaume d’Orange, l’homme fort du pays, afin qu’il revienne installer le siège de son pouvoir à La Haye.
Exilé à Delft, le stathouder pourrait décider d’y rester. La Haye perdrait alors son statut de résidence et de cité administrative. Un changement d'état qui ne serait pas sans conséquence sur l’économie d’une ville déjà durement touchée par la Guerre de Quatre-Vingt Ans. Pour convaincre Guillaume de poser ses valises à La Haye, il faut absolument conserver le formidable terrain de chasse que représente le Haagse Bos.
L’Acte de rédemption offre ainsi au prince d’Orange une zone de chasse protégée et très privilégiée. Seul le stathouder et ceux à qui il en donne l’autorisation profitent de la frondaison des lieux. La forêt est entourée de fossés, de talus, d’épiniers et de clôtures pour en interdire efficacement l’accès. Défense de se promener voire même de regarder. Les propriétaires des maisons du quartier Voorhout devaient ainsi fermer leurs portes, fenêtres et portails donnant sur les bois.
Il faudra attendre le XVIIème siècle pour que le Haagse Bos devienne un lieu de promenade ouvert à tous.


Vraiment protégée ?
L’Acte de Rédemption n’a jamais été 100% efficace. Depuis 1576, la forêt a largement rétréci. A cette époque, le bois s’étendait jusqu’à Lange Voorhout qui en constituait la frontière occidentale. Néanmoins, on avait abattu plus d’un millier d’arbres dans cette zone du Haagse Bos pour créer de fragiles fortifications au début de la Guerre de Quatre-Vingt ans. Souffrant de cette coupe claire, la forêt fût ici quasiment anéantie quelques années plus tard par des pluies diluviennes qui ravinèrent le sol dunaire. On décide alors de déboiser totalement la zone et de la niveler pour accueillir les parties endiablées du sport de l’époque : la maille. Le champ de maille, ou Malie veld en néerlandais, est né.
Fin XVIIème siècle, on fait une nouvelle exception du côté est du bois pour construire le palais Huis ten Bosch. Cette “maison dans la forêt” est érigée pour servir de résidence d’été aux princes d’Orange. Elle est aujourd’hui la résidence officielle de la famille royale néerlandaise.

Huis ten Bosch, la résidence royale dans les bois, en 1759

Huis ten Bosch
On construit encore dans les années 1700. Le quartier Nieuwe Uitleg émerge sur une île flottante entre le quartier Voorhout et le Malieveld. En 1905, on envisage de construire le Palais de la Paix sur le Malieveld. Les protestations s’élèvent alors et toutes invoquent l’Acte de Rédemption pour faire échouer le projet.

Installation d'un V-2 dans le Haagse Bos en 1944

Des arbres abattus sur le Malieveld en attente de transport en 1943
Malheureusement, à l’heure de la Seconde Guerre mondiale, l’Acte de Rédemption ne pèse pas lourd face aux exigences de l’occupant. Le Reich prend en main la forêt. Il s’en sert comme bois de chauffage mais aussi pour la défense de la ville. On y creuse des fossés antichars, on y bâtit des blockhaus, la forêt se militarise. En 1944, les Allemands installent même des pas de tir pour leur célèbre fusée V-2. Leur présence provoquera un vaste bombardement allié le 3 mai 1945 qui touchera la forêt mais aussi le quartier de Bezuidenhout voisin.
Fort heureusement, le Haagse Bos a repris du poil de la bête depuis ses heures sombres. Le bois s'entend aujourd'hui sur près de 100 hectares jusque dans le coeur de la ville offrant un lieu de promenade et d'évasion exceptionnel.

