LES PAYS-BAS DU SOLEIL LEVANT
Les Néerlandais ont gardé pendant plus de deux siècles un pied-à-terre dans les eaux nippones. Le comptoir est fermé depuis longtemps mais on peut tout de même encore se balader aux Pays-Bas dans celui du Soleil-Levant !

Un navire hollandais arrive en vue de Dejima, gravure sur bois (ukiyo-e) de Kawahara Keiga.
Révolte face !
Grands voyageurs médiévaux, les Portugais voguent très tôt vers l'extrême Orient jusqu'à tomber sur le Japon. Ils larguent les amarres sur Nagasaki dès 1543 pour commercer avec les locaux mais aussi leur vanter tous les avantages du christianisme.
Soixante ans plus tard, les Néerlandais débarquent à leur tour. Et avec eux, on parle uniquement de business ! Des navires de la VOC, la Compagnie néerlandaise des Indes orientales, ne descendent que des marchands pour qui le livre le plus important reste celui des comptes. Les seuls missionnaires officiant sur le territoire japonais viennent de la Péninsule Ibérique.
Faisant fi de leur foi pendant plusieurs décennies, les Japonais tolèrent tout autant les Naban, les “Barbares du Sud” (Portugais), que les Komo, les “Barbares aux cheveux roux” (Néerlandais). Mais le prosélytisme des premiers va devenir de plus en plus problématique. Notamment lorsque des convertis se lancent dans une rébellion massive contre l’autorité du Shogun, l’autorité locale, en 1637.
La réaction du gouvernement se veut radicale. Les missionnaires sont condamnés à mort, les chrétiens japonais persécutés et les Portugais bannis à jamais. Les Néerlandais, qui avaient su garder leur religion de côté et qui avaient participé à la répression de la rébellion, sont autorisés à rester à condition de s’installer dans une petite île en face de Nagasaki et de respecter certaines conditions. Leur présence est limitée en nombre et payante. Ils doivent régulièrement verser un tribut pour conserver leur emplacement commercial. Et les femmes, épouses ou autres, demeurent interdites de territoire ! Sauf peut-être les prostituées envoyées sur place par les Japonais...

Un bateau néerlandais, de Ryp, dans les eaux japonaises. XIXème siècle.
Un isolement pas très catholique
En Europe, quand on parle de cette période, on dit souvent que le Japon s’est isolé du reste du monde. Mais c’est oublier un peu vite que les Néerlandais conservent leur pied-à-terre nippon jusqu’en 1854 et qu’ils ne sont pas les seuls à pouvoir commercer avec le Japon durant toute cette période. La Chine, la Corée et le Royaume de Ryukyu, l'actuel archipel d’Okinawa, disposent eux aussi de leurs comptoirs pour échanger des biens avec le Japon.
Le pays s’est simplement mis à l’abri des missionnaires chrétiens et a donc éliminé de son carnet d’adresses ceux qui voulaient les en inonder. L'isolement s’avère finalement bien relatif puisqu’il ne concerne que l’Occident, à l’exception des Néerlandais.

Réception chez le responsable néerlandais de Dejima (au centre), 1825.
L'île aux trésors
La base néerlandaise, installée sur l’île fortifiée de Dejima, est occupée à l’année par une poignée d’hommes de la VOC. Un chef, un responsable d’entrepôts, un secrétaire, un médecin, une douzaine de manœuvres et quelques esclaves tiennent la place. Les bâteaux sont tout aussi rares. N’en viennent que de deux à quatres chaque année, entre juin et novembre. Mais rassurez-vous, ils ne font pas le voyage pour rien !
Dans les cales de leurs flûtes, le bateau phare de la VOC, les Néerlandais amènent du coton, du sucre, du bois et de la soie achetée en chemin et en Chine. Ils importent également des livres européens et chinois ainsi que divers objets scientifiques. Le flux est tel que pour désigner la formation scientifique au Japon, on parle alors d’études néerlandaises (rangaku).
En échange de toutes ces marchandises, la VOC emplit ses vaisseaux de cuivre, d’argent, de laques japonaises, de porcelaine, de sauce soja, de saké et d’huile de camphre. Le cuivre et l’argent leur serviront, lors du voyage retour, pour acheter d’autres produits en Asie.

Vue aérienne de l'île de Déjima, Thomas Salmon, 1725

Le comptoir néerlandais sur l'île de Déjima, Isaac Titsingh, vers 1824

Le centre d'entraînement naval de Nagasaki et l'île de Déjima au fond. 1855-1859
Fluctuat nec mergitur
Après plus de deux cents ans de commerce fructueux, les Néerlandais vont perdre leur monopole occidental. En 1854, les Américains contraignent le Japon à ouvrir ses ports au monde entier. Cinq ans plus tard, le comptoir de Dejima ferme ses portes. Mais cela n’entraîne pas la disparition totale des “barbares roux” du sol japonais. Des fonctionnaires restent sur place, à Nagasaki et Yokohama. Les relations commerciales, bien que de moindre importance, subsistent et s’y adjoignent bientôt des échanges diplomatiques.
Le souvenir de la petite colonie néerlandaise ne s’est jamais vraiment éteint. Dans les années 1980, la ville de Nagasaki s’est même lancée dans un vaste programme de restauration pour redonner à l’île de Dejima le visage qu’elle avait dans les années 1820.

Reconstitution des bâtiments tels qu'ils étaient dans les années 1820.
L’attraction hollandaise
Et si d’aventure vous alliez au Japon et que, là-bas, la nostalgie hollandaise vous gagnait, vous pourriez aussi vous rabattre sur le Huis Ten Bosch local. Avant tout résidence royale à La Haye, Huis Ten Bosch désigne aussi depuis 1992 un parc d’attractions d’un genre particulier non loin de Nagasaki.
Ce parc propose tout simplement la reproduction, en taille réelle, de bâtiments et de lieux majeurs hollandais ! Pour un réalisme total, les promoteurs du parc ont importé des briques néerlandaises et ont creusé près de six kilomètres de canaux. S’étalant sur plus de 153 hectares, cet Huis Ten Bosch nippon vous permet ainsi de vous promener sur la place du marché de Gouda, aux pieds de son splendide hôtel de ville, d’admirer les hauteurs célestes de la Domtoren, le plus haut clocher des Pays-Bas situé à Utrecht et même de visiter les canaux d’une énième Nouvelle-Amsterdam ! Et les plus jeunes des barbares roux retrouvent ici leur lapin préféré, Miffy, le personnage des livres illustrés d’un auteur local, Dick Bruna, qui gambade -le lapin pas Dick- au milieu des champs de tulipes qui colorent cet étonnant Pays (bas) du Soleil Levant.

Le parc Huis Ten Bosch au Japon et ses copies grandeur nature de la Hollande.


