LE PARADIS A LA HAYE
La Haye, au début du XXème siècle, côté logement, c’est un peu l’enfer. On manque de place et de salubrité. Heureusement, des architectes vont s’éveiller jusqu’à parvenir au Nirwana…

Le Nirwana-flat qui fait face au Haagse Bos depuis 1929.
Champignon urbain
Dans les premières décennies du XXème siècle, un nouveau La Haye s’éveille. On trace de nouvelles voies, on assainie la ville et on construit. Beaucoup. Énormément même.
Il s’agit de répondre aux besoins phénoménaux d’une ville qui a vu sa démographie tripler entre 1850 et 1900 passant de 70 000 à 200 000 habitants. Des quartiers sont entièrement transformés voire sortent de terre ex-nihilo comme celui de Benoordenhout. Les maisons poussent comme des champignons mais, malgré tout, l’offre ne parvient toujours pas à répondre à la demande.

Joachimsthalers de 1525 frappé à Jáchymov et orné du lion de Bohême
Plan d'extension de la ville de La Haye réalisé par Berlage en 1911
Prendre de la hauteur
Parmi toutes les idées émises pour solutionner le problème du logement, celle des immeubles de grande hauteur commence à faire son bonhomme de chemin. Les Pays-Bas voient s’élever leur premier gratte-ciel à Rotterdam en 1898. Mais la Maison Blanche (het Witte Huis) n’accueille que des bureaux. On n’imagine pas encore y vivre.
Une des premières expériences en la matière prend place quelques années plus tard, toujours à Rotterdam. Le complexe Justus van Effen est un ensemble résidentiel de 264 logements situé dans le quartier de Spangen. Construit en 1922 à destination d’une population populaire, il est constitué d’une dizaine de bâtiments de quatre étages tous reliés par une galerie aérienne assez large pour que les laitiers, facteurs et autres livreurs puissent accéder à chaque appartement facilement.

La Maison Blanche (Het Witte Huis) à Rotterdam

Le complexe Justius van Effen, Rotterdam

Nouvelle objectivité
Les bénéfices des immeubles de grande hauteur ne se limitaient pas à lutter contre la pénurie de logements. Ils pouvaient aussi les rendre plus qualitatifs. En rassemblant les propriétaires, ces immeubles permettent d’offrir des services aussi modernes que confortables pour plus de personnes sur un même terrain aux dimensions limitées. Evidemment, la qualité et la profusion des services dépendaient des finances des clients.
Après une première expérience sociale à Rotterdam avec le complexe Justus van Effen, on va d’ailleurs s’intéresser aux classes plus aisées. Jan Duiker et Jan Gerko Wiebenga lancent un chantier révolutionnaire en 1926 à La Haye. Adeptes de la Nouvelle objectivité, un mouvement architectural prônant la fonctionnalité, les grands plans ouverts et les espaces lumineux, les deux architectes promettent tout simplement le Nirvana.
Le Nirwana-flat est considéré comme le premier immeuble d’appartements des Pays-Bas. Lors de son inauguration en 1929, la résidence compte sept étages pour 28 appartements. Sa structure en acier et en béton armé, une innovation, lui permet de percer les logements de grandes portes-fenêtres et de vérandas.
Les résidents s’installent alors dans un immeuble formidablement moderne, lumineux et fonctionnel. Une cage d’escalier centrale, dotée d’un ascenseur, dessert tous les logements. Les occupants disposent du chauffage central, d’une ligne téléphonique, d’un système d’aspiration centralisé, d’un vide-ordures et d’un monte-charge. Une dernière option très pratique pour se faire livrer de bons petits plats préparés dans la cuisine centrale de l’immeuble !

Le Nirwana-flat dans les années 1930

Une des terrasses de l’immeuble dans les années 1950
“Vivre près du sol”
Mais si les premiers propriétaires purent croire toucher du doigt le Nirvana, d’autres demeuraient plus sceptiques. Une habituée du courrier des lecteurs du journal Het Vaterland reconnaissait que ce paradis était “confortable, pratique, accueillant” mais regrettait sa “laideur repoussante”. “Nous, les Hagenaars, déclarait-elle, n’apprécions guère les immeubles de grande hauteur. Nous préférons vivre près du sol”.
Un journaliste du Nieuwe Rotterdamsche Courant fait lui aussi un commentaire doux-amer sur le bâtiment alors même qu’il n’est pas encore achevé. Nous sommes en septembre 1929. Tout commence pourtant bien, sur le toit, d’où “on a une vue particulièrement belle sur La Haye, Scheveningen et Wassenaar”. Mais ce panorama n’empêche pas la plume de se faire plus moqueuse ensuite. “Il s’appellera Nirwana, un nom que les futurs résidents prononceront sans doute avec une certaine ironie, par exemple lors d’un "dimanche des bulbes" où, par beau temps, la route sera très fréquentée et poussiéreuse”. Ne lui déplaise, aujourd’hui au moins, la route n’est plus poussiéreuse…

Salon, avec vue, du Nirwana