Le Pâques Man zélandais
Si vous cherchez une terre isolée, Rapa Nui est faite pour vous. Perdue au milieu de l’océan Pacifique, l’île de Pâques flotte à plus de 3 000 kilomètres des côtes chiliennes et à quelque 2 000 kilomètres de la Polynésie.
Pourtant, quand les Européens y débarquent en 1722, ils ne sont pas seuls.

Un "homme-oiseau" sculpté dans la pierre volcanique de Rapa Nui.
Terra incognita
Lorsque Jacob Roggeveen quitte les Pays-Bas en août 1721, Pâques est déjà loin. Mais Jacob n’en a cure car il ne cherche pas des œufs mais plutôt à mettre enfin la main, ou plutôt le pied, sur un nouveau continent !
Au XVIIIème siècle, les Européens pensent encore qu’un immense continent se cache quelque part dans le Pacifique. Et que cette mystérieuse Terra Australis Incognita regorge, évidemment, de richesses.
L’expédition de Jacob est financée par la Compagnie néerlandaise des Indes orientales, la WIC, qui avait déjà accepté un projet similaire porté par son père quelques décennies plus tôt. Projet mort dans l'œuf puisque son paternel avait rejoint celui qui est aux cieux avant de pouvoir prendre la mer.
C’est donc son fils, Jacob, qui se lance dans l’aventure à la tête de trois navires : l’Arend, le Tienhoven et l’Afrikaanse Galei. À leur bord prennent place près de 300 hommes, marins, soldats et officiers, répondant tous aux ordres d’un jeune navigateur de 62 ans... Jacob a déjà navigué dans sa déjà longue vie mais jamais aux commandes d'une flotte…

Arent Roggeveen, le père de Jacob, désirait ardemment découvrir la Terra Australis Incognita
De béni à banni
Après avoir grandi à Delft, Jacob Roggeveen tente sa chance, dans la vingtaine, au cœur des Indes néerlandaises. L’expérience fait long feu.
Déçu, il revient à Delft pour faire office de notaire. Pour un temps seulement. Car, ambitieux, il retourne en parallèle sur les bancs de l’école, de droit, et devient avocat en 1707.
La robe à peine enfilée, il part défendre les intérêts de la VOC à Batavia où il va rapidement se prendre le chou avec les huiles locales et ses collègues en dénonçant la corruption, les conflits d’intérêts et le vol qui règnent là-bas.
Tout cela ne l’empêche pas de réussir et de revenir riche au pays en 1714 même si ça ne fera pas sa bonne fortune pour autant. Jacob a en effet la mauvaise idée d’en avoir quelques-unes sur la religion protestante. Adepte d’un pasteur dissident, il finit par se faire bannir de sa propre ville ! Face à ces difficultés de voisinage, mais aussi pour faire plaisir à son défunt père, Jacob prend la mer.

Navires hollandais à Texel, Ludolf Bakkuysen
Croiser Crusoé
Le grand départ a lieu à Texel. A peine six mois plus tard, les navires doublent le cap Horn pour entrer dans le Pacifique. Il leur faut encore un mois pour rallier l’archipel Juan Fernandez, un trio d’îles situées à plus de 600 kilomètres des côtes chiliennes. On y jette l’ancre pour trois semaines durant lesquelles on refait le plein d’eau et de vivres.
Jacob en profite pour explorer les lieux ce qui lui permet de découvrir les chèvres d’Alexander Selkirk, alias Robinson Crusoé !
Ce marin écossais avait passé cinq années, entre 1704 et 1709, sur cet îlot perdu. Il avait néanmoins réussi à survivre et même à se lancer dans l’élevage caprin ! Son aventure inspirera Daniel Defoe, pour son roman, et le Chili puisque le pays a officiellement nommé l'île : la Robinson Crusoé !

Alexander Selkirk en fâcheuse posture avec une de ses chèvres
Pâques d’eau
Ravitaillés et ragaillardis, les équipages reprennent la route en mettant le cap à l’ouest, vers l’inconnu. Le voyage se fait long. Jour après jour, l’immensité de l’océan les cerne davantage. Des semaines passent sans rien voir d'autres que de vagues ondulations sur l’eau. Jusqu’à ce dimanche 5 avril 1722…
On aperçoit une tâche sombre à l’horizon. Les vigies, agiles, grimpent dans les haubans et confirment l’apparition. Mais la mauvaise météo empêche les bateaux de s’en approcher de trop près. Pour en savoir plus, il faudra attendre le lundi… de Pâques. Le nom de l’île est donc tout trouvé !
Deux jours plus tard, alors que la mer est toujours aussi mauvaise et qu’il fait relâche à plus de cinq kilomètres des côtes, Jacob distingue au loin un frêle esquif qui tente, non sans mal, de les aborder. Il le raconte dans son journal.

Rencontre du premier type
“Sa petite barque était faite de petits morceaux de bois maintenus ensemble par quelques cordes, et comportait à l'intérieur deux petits morceaux de bois. Elle était si légère qu’un homme pouvait la porter sans peine ; cela nous a beaucoup étonnés de voir qu’un homme seul, avec un si minuscule embarcation, osât s’aventurer si loin en mer, n’ayant pour seule aide qu’une écope, car, lorsqu’il est venu vers nous, nous étions à environ trois milles de la côte”.
L’étonnement passé, on va le chercher en chaloupe avant de le faire monter à bord.
“C'était un homme d'une cinquantaine d'années, au teint brun, avec un bouc à la turque et une carrure très robuste. (...) Il s’étonnait beaucoup de la construction de notre navire et de tous ses équipements, comme nous pouvions le déduire de ses gestes. Comme nous ne comprenions pas du tout ce que disait l’autre, nous devions nous fier à ses gestes et à ses signes.
Nous lui avons donné un petit miroir dans lequel il s’est contemplé, ce qui l’a beaucoup effrayé, tout comme le son de la cloche.
Nous lui avons donné un petit verre de brandy, qu’il a renversé sur son visage, et lorsqu’il en a ressenti les effets, il a commencé à se frotter les yeux pour se réveiller ; nous lui avons donné un deuxième verre de brandy ainsi qu’un petit verre de vermouth, qui n’avaient, pour ainsi dire, aucune utilité.
Il y avait en lui une sorte de pudeur, due à sa nudité, car il voyait que nous étions tous habillés. Il a donc posé ses bras et sa tête sur la table ; il semblait adresser une prière à sa divinité, comme on pouvait le voir assez clairement à ses gestes ; il levait la tête et les mains à plusieurs reprises vers le ciel, prononçait de nombreuses paroles d’une voix solennelle, s’adonnant ainsi à cette activité pendant une bonne demi-heure ; et lorsqu’il eut terminé, il se mit à sauter et à chanter.
Il se montrait très joyeux et ravi. On lui noua un petit morceau de toile à voile pour le couvrir, ce qui lui plut énormément. Il avait d’ailleurs naturellement un air joyeux. Il dansa avec les marins lorsque nous lui fîmes jouer du violon. Il ne cessa de s’émerveiller du son et de la fabrication de l’instrument”.

Dessin de Duché de Vancy extrait de La Pérouse, Atlas du voyage de La Pérouse, 1797
Débarquement explosif
Deux jours plus tard, alors que les bateaux de Jacob se sont enfin rapprochés de l’île, c’est tout le peuple Rapa Nui qui débarque en masse à bord. Ceux que les Européens appellent les Pascuans envahissent les ponts des bateaux parfaitement pacifiquement. Rapidement, ils échangent des vivres contre les objets étonnants détenus par leurs visiteurs.
Ces derniers ne descendent que le lendemain de leurs navires. Une grosse centaine d’hommes est débarquée. Accueillis par une foule plus que conséquente, les marins, déjà nerveux, prennent peur. Des coups de feu éclatent et des insulaires tombent, foudroyés par les balles néerlandaises. Les pascuans fuient, effrayés, avant de revenir, selon les explorateurs, seulement quelques heures plus tard. Tout semble alors oublié et le reste de la journée se serait passé paisiblement.
Quoiqu’il en soit, en deux jours, on parvient à remplir à nouveau les cales de produits frais. On échange poulets, bananes plantains, patates douces, carottes et ignames contre du lin de Haarlem, des perles de verre et des petits miroirs.


Dessin de Duché de Vancy extrait de La Pérouse, Atlas du voyage de La Pérouse, 1797
Des statues statufiantes
Durant ces deux journées passées à Rapa Nui, Jacob, comme d’autres, arpentent les lieux. Si Jacob Roggeveen ne peut véritablement être considéré comme le découvreur de l’île - les Polynésiens l’avaient fait bien avant- il est le premier à l’avoir cartographiée. C’est déjà ça !
Et tout en prenant des mesures et des relevés, Jacob et ses compagnons néerlandais ont également été les premiers européens à pouvoir admirer les célèbres Moaï, ces immenses statues de pierre dressées, déjà déchues au XVIIIème siècle, qui conservent leur lot de mystères.
Impressionnés, nos marins n’en oublient pas pour autant leur objectif : trouver le continent perdu !
Alors on sonne une nouvelle fois le départ le 10 avril 1722. Le cap reste le même. Plein ouest. Mais si l’expédition ne manque pas de réserves, les hommes en ont davantage. On commence à douter de l’existence de cette Terra australis incognita. Alors quand, à la mi-mai, on aborde les îles Tuamotu (actuelle Polynésie française), la messe est dite. Jacob se fait une raison. L’expédition a fait le tour des choses et du monde sans rien trouver.
Le naufrage d’un des navires l’encourage encore un peu plus à passer à autre chose. Mais encore faut-il pouvoir rentrer au pays…

Passage à l’ombre
A l’époque de la marine à voile, on a la pétoche de la pétole. Il faut suivre les vents. S’il veut remettre les pieds sur terre rapidement, Jacob n’a d’autres choix que de continuer encore plus à l’ouest pour chercher les côtes indonésiennes. Les Néerlandais y comptent plusieurs comptoirs dont le plus célèbre, Batavia. Le port est à la fois un salut et une condamnation pour Jacob.
Salut car il pourra y accoster et quitter le Pacifique sain et sauf. Condamnation car, engagé par la WIC, la Compagnie occidentale des Indes, il entrera dans un territoire contrôlé par la VOC, la Compagnie orientale des Indes, ce qui est parfaitement interdit et brutalement puni !
En arrivant à Batavia en octobre, Jacob et ses hommes sont aussitôt emprisonnés. Ses navires et toute la cargaison sont confisqués. La VOC mène tout de même une enquête qui montrera clairement que l’expédition n’avait pas eu d’autres choix que de briser l’interdit. Jacob et ses hommes sont alors indemnisés et raccompagnés jusqu’aux Pays-Bas.
Jacob atteint les côtes néerlandaises en juillet 1723, juste à temps pour assister aux funérailles de son frère.

Route suivie par l'expédition de Jacob Roggeveen à la recherche de la Terra Australis Incognita
Un cap et une écrevisse
Le nom de Jacob Roggeveen n’a pas atteint une renommée extraordinaire en Europe malgré sa “découverte” mais il a quand même laissé quelques traces sur Rapa Nui. Un cap sur la côte est de l’île de Pâques porte son nom, tout comme une écrevisse indigéne, la Scyllaride roggeveeni.
Et, juste retour des choses, Rapa Nui a colonisé les Pays-Bas, à sa manière. Un premier Moaï est venu s’installer à Middelburg en Zélande. Un autre, érigé à De Cockdorp sur l’île de Texel, tourne son regard vers Rapa Nui, l’île-mère de tous les Moaïs.


Les Moaïs néerlandais. Le premier se trouve dans un parc à Middelburg, en Zélande tandis que le second observe Rapa Nui depuis l'île de Texel, en Frise.