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LE HOLLANDAIS PARLANT

Depuis la fin du XVIIIème siècle, on croise parfois en mer un Hollandais Volant. N’imaginez pas un grand blond virevoltant dans le ciel mais plutôt un bateau lugubre, noyé dans une brume inquiétante et un flot ininterrompu de murmures plaintifs. Ce Hollandais Volant demeure encore aujourd’hui l’un des plus célèbres vaisseaux fantômes à hanter les mers du monde.

Son nom viendrait des capacités hors normes de son capitaine lorsque ce dernier était encore vivant. Naviguant pour la VOC, la Compagnie néerlandaise des Indes Orientales, Barend Fokke file alors comme personne sur les océans. Il fend les flots à une telle vitesse qu’on commence à croire, qu’aidé par le diable, il survole l’écume tel un wingfoiler à tricorne. L'homme impressionne autant qu'il inquiète. Et après de si formidables exploits et les suspicions qu'ils suscitèrent, cette tornade des mers se serait muée en esprit capricieux faisant claquer ses voiles et les dents des marins effrayés.

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Le Hollandais Volant, Charles Temple Dix, 1860 

Jeter l'encre

Si ce Hollandais volant semble ne devoir exister que dans notre imaginaire, bien d’autres de ces compatriotes sillonnaient les océans. Le peuple néerlandais, commerçant dans l’âme, se fit vite explorateur afin de trouver les épices les plus rares, des délices phares -et pas que bretons- et, plus généralement, toutes les richesses d’ailleurs et même d’au-delà. 

A la barre de leurs bateaux, souvent en bonne compagnie, qu’elle soit des Indes occidentales ou orientales, les Néerlandais mettent le cap toujours plus loin quitte à ce qu'il se fixe sur l’inconnu. 

Afrique, Amérique, Océanie, partout les voilà qui jettent l'ancre et donnent aussitôt à leurs découvertes des toponymes néerlandais. Aujourd’hui, on peut encore suivre une partie de leurs expéditions en tendant l’oreille à la langue. Des noms de Bataves émergent ici et là.

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Carte de la Nouvelle-Néerlande, de la Nouvelle-Angleterre ainsi que de la Pennsylvanie et d'une partie de la Virginie, Justus Danckerts, 1690

Breukelen, le pompon de la Nouvelle-Amsterdam

Au début du XVIIème siècle, après s’être arrachée à la tutelle de la couronne espagnole, la République des Sept Provinces Unies voit grand. Et loin. En 1609, elle finance une nouvelle expédition de l'explorateur anglais Henry Hudson afin qu’il déniche une route inédite pour les Indes. A défaut de remplir son contrat, Hudson découvre un fleuve qui porte encore son nom aujourd’hui ainsi que les îles qui en occupent l’embouchure : Manhattan et Staten Island, l’île des Etats, nommée ainsi en hommage aux Etats généraux des Provinces-Unies.

Pierre Minuit, un Wallon engagé par la Compagnie des Indes Occidentales, achète bientôt Manhattan aux Amérindiens Manhattes pour une vingtaine de dollars. Les Néerlandais peuvent alors revendiquer pleinement un nouveau territoire : la Nouvelle-Néerlande. La colonie gardera ce nom jusqu’en 1664. Cette année-là, les Anglais font un tabac par là-bas, obligeant le directeur général de la colonie, un Pieter Stuyvesant fulminant, à leur céder ce territoire. 

La ville principale, que l’on nomme alors la Nouvelle-Amsterdam devient New-York, en l’honneur du duc d’York, le frère du roi. Pour autant, la conquête britannique ne marque point un point final pour les toponymes néerlandais. Ainsi, Brooklyn tire son nom de Breukelen, un petit village néerlandais de la province d’Utrecht. Le quartier de Flushing rappelle quant à lui la ville néerlandaise de Vlissingen tandis qu’Harlem est un hommage direct à Haarlem en Hollande-Septentrionale. Le Bronx possède lui aussi des origines néerlandaises. Jonas Bronck était certes suédois mais il n'en était pas moins marié à une Amstellodamoise et c’est à bord d’un bateau néerlandais, De Brant ban Toryen (Le Cheval de Troie), qu’il débarque à Harlem avant d’installer sa ferme un peu plus loin sur ce qui deviendra le Bronx.

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Vue de la ville du Cap en Afrique du Sud, Jacques Gabriel Huquier, XVIIIème siècle

Une autre mer du Nord

Un Néerlandais venu de Frise va bientôt chercher un chemin vers la Chine mais en pointant sa boussole vers le Nord-Est. Il tentera, par trois fois, de se frayer un chemin à travers les glaces après avoir contourné la Scandinavie. Willem Barentsz n’ira pas plus loin que la Nouvelle-Zemble mais ses efforts seront récompensés puisque la mer qui borde cette île russe porte désormais son nom : la Mer de Barents. 

D’autres marins, tout aussi courageux même si un peu plus frileux, continuent d’emprunter la route historique pour se rendre en Asie. Ceux du Nieuw Haarlem en font partie. Mais aussi connu soit-il, ce chemin n’est pas sans risques. Ainsi, en 1647, le navire est pris dans une tempête près du Cap de Bonne-Espérance. Vaincu par l’océan, le Nieuw Haarlem s’abîme dans une baie à proximité.

Parmi les survivants, certains parviennent à rejoindre un vaisseau anglais croisant dans les mêmes eaux tandis que d’autres montent un camp de fortune sur le rivage. Ils devront attendre un an avant d’être secourus. Ils auront largement le temps de fraterniser avec les locaux et de pressentir les avantages qu’il y aurait à pérenniser une colonie néerlandaise à cet endroit stratégique où l’on quitte l’océan Atlantique pour rejoindre son homologue indien. Cinq ans plus tard, un fort en bois marque le début d’une ville célèbre : Le Cap.

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Carte du voyage d'Abel Tasman selon son propre journal, 1724

Ce diable de Tasman !

Ce relais en château permettra à la Compagnie de naviguer encore plus aisément vers l’Orient. Avant d’atteindre l’Indonésie, ils s’arrêteront encore sur les rivages de l’île Maurice, qui doit son nom à Maurice de Nassau, un des stathouders de la République. Nom qu’elle perdra pendant près d’un siècle, entre 1715 et 1810, à la (dé)faveur d’une colonisation française durant laquelle on l’appelle l’isle de France.

A partir de là, les Néerlandais iront jusqu’aux rivages japonais en passant notamment par Taïwan, qu’ils appelleront Formose et où ils construiront une nouvelle citadelle, le fort Zeelandia. Un autre fort du même nom existe encore au Suriname, ex Guyane néerlandaise. Non contents de coloniser l’archipel indonésien, les Néerlandais poussent encore leurs navires pour dénicher de nouvelles terres.

Abel Janszoon Tasman, après deux expéditions au nord du Japon, oblique vers le sud et découvre, coup sur coup, deux îles aux dimensions fantastiques. L'une prend son nom, la Tasmanie, tandis que l'autre, lui rappelant les paysages de Zélande, la "terre de mer", sera tout simplement nommée Nouvelle-Zélande. Tasman, qui finira sa vie comme marchand à Batavia (Jakarta), a plus que laissé son empreinte dans cette région du monde. Son nom est ainsi encore aujourd’hui accolé à une mer, à un glacier, un mont, une rivière, une péninsule, une baie et un pont !

Description de la nouvelle route au sud du détroit de Magellan découverte et établie en 16

Description de la nouvelle route au sud du détroit de Magellan découverte et établie en 1616 par le Néerlandais Willem Schouten de Hoorn, 1619

La corne de l’Amérique

Et on termine notre voyage toponymique en Amérique du Sud. De ce côté-là du monde, on a cherché, dès le XVIème siècle, à trouver une nouvelle route pour les Indes. Fernand de Magellan déniche en 1519 un passage tout au sud des terres connues. Le détroit qui porte son nom permet dès lors à tous les navires de rallier l’Asie sans passer par l’Afrique. A peine un siècle plus tard, Willem Schouten convainc des investisseurs néerlandais qu’il peut trouver une route plus rapide encore, plus au sud.

Il lui suffit pour cela d’affronter les Quarantièmes rugissants et les Cinquantièmes hurlants ! Tout le monde lui souhaite bon vent sans trop y croire mais en janvier 1616, son bateau passe un cap auquel il donne le nom de la ville d’Hollande Septentrionale qui a payé ses frais, Hoorn. Le lieu devenu mythique devient ainsi le cap Hoorn, soit littéralement le cap “corne”, là où l’on affronte des vents à décorner les bœufs !

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