ALBERT HEIJN EN CAISSE
Omniprésents aux Pays-Bas, les magasins Albert Heijn sont l’alpha, qu’on retrouve dans leur logo, et l'oméga du supermarché néerlandais. Albert Heijn, leur fondateur, n’en espérait sûrement pas tant en créant son premier magasin en 1887.

Albert Heijn et sa famille devant son premier magasin en 1898
Numéro un
La France a connu Félix Potin et Edouard Leclerc, les Pays-Bas ont fait affaire avec Albert Heijn. Une enseigne qui se confond avec son fondateur en arborant le même nom qui n’échappe à aucun néerlandais. La première chaîne de supermarchés du pays dispose de plus d’un millier de magasins répartis sur tout le territoire. Difficile de ne pas les remarquer. En ville, on en croise un dans chaque quartier, en différents formats, du minimaliste AH to go au géant AH XL. Cette présence ne date pas d’hier. Le tout premier Albert Heijn voit en effet le jour le 27 mai 1887.

Réplique de l'intérieur du premier magasin dans la boutique-musée Albert Heijn à Zaandam
Producteur et commerçant
Ce jour-là, Albert Heijn, fils d’un commerçant d’Oostzaan, épouse sa fiancée et la vie d’épicier. En guise de cadeau nuptial, son père lui donne les clés de sa boutique. Enfin, il lui vend le stock pour quelques milliers de florins et lui loue la boutique… A l’intérieur, on vend de tout. Vêtements, meubles, carburant, produits d’entretien et même boissons fraîches grâce au bar aménagé à l’arrière ! Albert décide néanmoins de recentrer son activité sur l’épicerie.
Aidé de son épouse au comptoir, il s’occupe de la vente comme des livraisons. Le commerce se fait florissant. Très rapidement, Albert ouvre un second magasin à quelques kilomètres du premier avant de s’attaquer à Alkmaar et La Haye. L’activité grandissante le fait déménager à Zaandam, la plaque tournante d’alors de l’industrie alimentaire. Il y achète un vaste entrepôt où il torréfie son propre café et stocke les divers produits distribués ensuite à toutes ses succursales. Dès 1913, le groupe produit également biscuits, confiseries et pâtisseries.

Un magasin Albert Heijn dans les années 1930
En libre-service
En multipliant le nombre de ces magasins, Albert bénéficie de prix d’achat, et donc de prix de vente, très concurrentiels. La clientèle grossit au même rythme que les inaugurations de boutiques. En 1914, on compte 47 AH. En 1920, on en recense 130. Sept ans plus tard, à l’occasion du quarantième anniversaire de sa création, l’entreprise devient Fournisseur de la Maison Royale !
A ce moment-là, Albert Heijn a passé la main à ses fils, Jan et Gerrit, ainsi qu’à son gendre Johan Hille. L’entreprise reste donc familiale même si d’autres investisseurs rejoignent l’aventure en 1947 lors de son entrée en bourse. Les années d’après-guerre sont difficiles aux Pays-Bas mais cela n’empêche pas l’entreprise de lancer un nouveau concept : le magasin en libre-service. En 1952, Albert Heijn, le petit-fils du fondateur, inaugure cette nouveauté sur l’Orangestraat à Schiedam. Pour la première fois dans l’histoire des commissions néerlandaises, les clients remplissent eux-mêmes leur panier ! Le succès est immédiat et cinq autres magasins du même type ouvrent cette année-là.

Publicité pour les premiers magasins en libre-service
Des bons frigos
En 1954, Albert Heijn lance un magazine dont le succès ne se démend toujours pas : l’Allerhande. Mensuel et gratuit, ce prospectus XXL fait la publicité des produits vendus dans les boutiques du groupe. Il est encore aujourd’hui le magazine le plus lu des Pays-Bas, avec un tirage de deux millions d'exemplaires !
En 1955, c’est le premier supermarché qui voit le jour à Rotterdam avec une surface de 340m². On en profite pour proposer aux Néerlandais, friands de réductions en tout genre, un nouveau système de bons de fidélité. Amassés en nombre suffisant, ils permettent notamment de se procurer des biens d'équipements à moindre frais comme, par exemple, un réfrigérateur !
Dans les années 1960, les magasins AH équipent ainsi 145 000 foyers qui peuvent dès lors mieux conserver les produits dénichés au supermarché et, donc, en acheter davantage.
Les années 1970 sont plus contrastées. Le groupe -renommé Ahold- connaît quelques échecs, notamment lorsqu’il tente d’introduire McDonald aux Pays-Bas, mais signe dans le même temps de jolis succès comme le rachat de la chaîne de pharmacie Etos (1973) et de plusieurs chaînes de supermarchés américains.
L’extension se poursuit au cours des décennies suivantes avec le rachat de Gall & Gall, première chaîne de cavistes des Pays-Bas, celui du site de vente en ligne Bol en 2012 et, enfin, la fusion avec le groupe belge Delhaize en 2016. Le groupe, devenu depuis Ahold Delhaize, gère ainsi des supermarchés aux Pays-Bas, en Belgique et dans sept autres pays (Etats-Unis, Portugal, Roumanie, Grèce, République Tchèque, Serbie et Indonésie). Près de 7 500 points de vente accueillent ainsi 55 millions de consommateurs par semaine à travers le monde.

Gerrit-Jan et Albert Heijn
Drame familial
On pourrait s’arrêter sur cette success story mais ce serait oublier un des épisodes les plus marquants, et le plus tragique, de la saga Albert Heijn. Le 9 septembre 1987, Gerrit-Jan Heijn, petit-fils du fondateur, est enlevé ! Cueilli à la sortie de son domicile par un homme armé, forcé de monter dans la voiture du quidam, Gerrit disparaît de la circulation.
Sa famille reste sans nouvelle les premiers jours avant de recevoir une lettre de revendication. La famille y répond et se voit confier une première cassette audio enregistrée par Gerrit. Ils doivent attendre néanmoins près d’un mois avant de connaître le prix de la libération de Gerrit-Jan. Ce sera 7,7 millions de florins en cash et en pierres précieuses (environ 3,5 millions d’euros). La famille hésite encore quand elle ouvre quelques jours plus tard une lettre bien plus menaçante. Faute de paiement, elle expose Gerrit à des représailles, voire à la plus définitive d'entre elles. Et pour prouver leurs dires, les ravisseurs expédient les lunettes de Gerrit ainsi que son petit doigt sectionné. Un mot glaçant accompagne le paquet : “Gerrit Jan Heijn aura du mal à jouer du piano pendant un certain temps”.

Annonce offrant une récompense d'un million de florins pour tout renseignement sur l'enlèvement de Gerrit-Jan Heijn
Cruelle attente
Le paiement tardant, les menaces s’accentuent. Désespérée, la famille Heijn cède aux exigences des malfrats et dépose argents et diamants au lieu indiqué par ces derniers.
Malheureusement, Gerrit n’est pas libéré pour autant. La police enquête, lance un appel à témoin et propose même une récompense d’un million de florins pour tout renseignement. La femme de Gerrit demande, à la télévision, aux ravisseurs de libérer son mari.
Il faut attendre février, soit cinq mois après l’enlèvement, pour que l’enquête avance. Un des billets de la rançon -évidemment tous numérotés et enregistrés- refait surface dans une petite épicerie. La police place alors le magasin sous surveillance. Deux enquêteurs se font même embaucher pour tenter d’identifier les coupables. En mars, on tient un suspect, Ferdi Elsas. Les policiers le suivent encore pendant deux mois avant de l’arrêter en avril 1988. Elsas avoue tout, immédiatement.
Il révèle le lieu où il a caché le butin. Puis indique une tombe aux enquêteurs. La tombe qu’il avait demandé à Gerrit-Jan Heijn de creuser, avant de l’exécuter froidement le jour même de son enlèvement.